Conte de printemps (des chaises)

C’était un lundi matin. Un petit lundi matin gris d’hiver qui se traîne et qui fait qu’on regarde le ciel bas et morne en se disant à part soi, sans trop y croire – mais en y croyant quand même – tiens : vivement les beaux jours !

J’étais en retard et le cours était commencé. Le cours des choses n’attends pas, et moi je suis souvent en retard car je suis un peu lent de nature, et car la nature m’a toujours semblé un peu lente aussi, et même quand je me presse, ma lenteur naturelle renvient au galop.

Donc j’étais en retard, et je rasais les murs, et je choisis de m’asseoir comme d’habitude au fond de la salle, le plus discrètement possible, car je suis de nature discrète en plus d’être lent.

Je m’apprêtais à m’asseoir quand j’entendis un petit cri – un cri très doux, à peine murmuré. Je me retournai, mais derrière moi il n’y avait que le mur, et le mur ne murmurait rien d’autre que sa condition mutique de mur. Interloqué, je saisis le dossier de la chaise, et j’entendis à nouveau la petite voix, qui me dit, sur un ton angoissé :

-Non ! Attends !

Le cours suivait son cours et personne ne semblait s’apercevoir de rien. La petite voix venait de la chaise, devant moi. Une chaise quasi neuve, en tubes jaunes avec une assise en bois, qui respirait l’indéfectible solidité de la routine et des gestes répétés.

– Attends ! Je ne me sens pas bien dans mon assiette ce matin…

Un peu gêné, je chuchotais entre mes dents :

– Mais… je suis en retard. Je… j’ai bientôt un partiel, il faut bien que je m’asseye pour suivre ce cours. Je…

– Non ! Tu ne comprends pas… J’ai les pieds qui flageolent, et j’ai tout un dossier de réformes à potasser…

Incrédule, j’essayai de masquer mon trouble, et je répondis sur un ton amusé.

– Comment ? Mais qu’a-tu à te soucier ! Tu es une chaise, tu es en très bon état, et bien formée. Contente-toi de ton travail de chaise, et tout ira bien.

– Tu ne comprends pas. Demain, on m’évalue !

Je haussai les sourcils.

– Allons, bon ! Moi aussi on m’évalue. Dans deux semaines j’ai un partiel, qu’est-ce que tu crois ?

– Tu ne comprends pas. Si je rate cette chaire d’excellence, je suis foutue. Je suis en CDD – autant dire sur un siège éjectable. Cela fait des années que je meuble les salles 8 mois par ans – que je peaufine mon facteur Q, et là j’en ai plein le dos… Je suis sur les rotules… Je dois accueillir toujours plus d’étudiants… Moi je veux bien, mais aujourd’hui on me dit que ça ne compte pas, qu’il fallait avoir plus d’étudiants de rang A, ceux qui se mettent devant, et que ceux de rang C, ne valent rien….

– Comment ça ne valent rien ! Et moi alors, je compte pour du beurre ?

La petite voix se fit plus basse, un peu gênée.

– Ben… hum. Je ne veux pas te vexer, mais bon… Il faut voir les chaises en face. Dans une économie mondialisée, il faut appartenir à la France qui se lève tôt.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ! Moi aussi je me lève tôt : trop tôt à mon goût ! Je travaille dans un bar pour payer mes études. Et pourtant j’ai le goût des études, alors arrête avec tes pantalonnades !

Je fixai la chaise avec énervement.

J’avais envie de m’asseoir pour clore cette discussion ridicule, mais je la sentais tellement chancelante sur ses pieds que je n’osai pas.

Elle ne disait rien, mais je sentais qu’elle avait perdu pied, et qu’elle n’avait plus du tout confiance en elle.

A ma grande surprise, c’est la chaise d’a côté, une vieille chaise qui en avait vu d’autre, qui répondit d’une voix grinçante et usée :

– Tu sais, depuis les critères de Shanghai, tout a changé. Ils veulent que ce soit des patrons qui siègent au conseil d’administration. Du haut de leur fauteuil, bien assis sur leurs convictions, ils s’en foutent des chaises comme nous ! Ils nous vireront à la première occasion. Qu’on soit des chaises de bureau ou des chaises de classes, si on ne se met pas en rang serré pour améliorer leur satané classement, ils nous puniront en nous surchargeant. 1,5 puis 2 étudiants par chaise, ça leur fera faire de sacrées économies ! Comme ça ils n’auront plus à embaucher de nouvelles recrues. Et les étudiants les moins bons se lasseront d’eux-mêmes, et finiront par comprendre qu’ils ne sont pas à leur place : bien mal assis ne profite jamais ! Moi, je pars à la retraite bientôt; alors je ne me sens pas très concerné, mais quand même… ça fait de la peine pour les jeunes ! Quand je pense qu’une chaise sur trois ne sera pas remplacée…

Je ne sus quoi répondre. Je me sentais tout de même un peu coupable d’être un étudiant du fond de la classe, et de contribuer par ma présence à briser la carrière de cette jeune chaise encore pleine d’avenir. Puis je songeai que si je m’étais assis devant, d’autres étudiants auraient tout de même dû s’asseoir derrière moi, et je n’aurais au fond rien changé au problème des chaises du fond. C’était l’inexorable loi du classement : il y aurait toujours des premiers pour profiter des meilleures places, et des derniers près de la porte, les rangs C, reléguables faute d’argent ou de « mérite », comme on dit. La lutte des classes, en somme.

– Laisse tomber, reprit la petite chaise jaune. Viens t’asseoir, je ferai quand même de mon mieux pour te soutenir. Si tu as ton partiel, ce sera toujours ça de pris. On ne va pas changer le cours des chaises… euh enfin, le cours des choses, je veux dire.

C’était un lundi matin. Un petit lundi matin gris d’hiver qui se traîne et qui fait qu’on regarde le ciel bas et morne en se disant à part soi, sans trop y croire – mais en y croyant quand même – tiens : vivement les beaux jours !

Ce matin là j’ai fait quelque chose d’étonnant.

Je suis entré en classe, j’ai pris une chaise, et je suis ressorti. Je me suis assis au dehors, sous le porche, à l’abri du crachin gris. J’ai regardé le ciel qui déversait sa tristesse et je me suis dis :

 » L’hiver est long. Les gens ont pris l’habitude, désormais, et pensent que c’est normal, que c’est dans le cours des choses. Qu’il n’y a rien à faire que rentrer s’abriter, faire tourner la succession des jours. Ils ont oublié que les choses pouvaient aller différemment. Ils ont oublié que parfois, il suffit de s’arrêter, un court moment, regarder le ciel et se laisser aller à rêver – ou à penser – pour que les nuages se déchirent et qu’apparaisse le printemps. « 

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