Réponse du Front de Gauche au questionnaire de SLU

Elisa Martin (Front de gauche, Rhône Alpes), « Ensemble pour des régions à gauche solidaires, écologistes et citoyennes », le 8 mars 2010

Question n°1

Les régions doivent-elles accompagner, voire favoriser la constitution des pôles universitaires, laissant aux établissements qui n’en font pas partie un enseignement coupé de la recherche ? Quelles mesures envisager pour lutter contre les dérives de l’inégalité territoriale alimentée et renforcée parle plan Campus, le plan de relance et le Grand Emprunt ?

Les pôles universitaires sont un des piliers principaux de la politique menée par le gouvernement concernant les universités et la recherche. L’objectif est clair : le démantèlement du service publique pour créer un marché de l’enseignement supérieur et de la recherche. Cette attaque suit une méthode très précise et maintenant connue de tous, puisqu’elle est appliquée à tous les services publics :

– d’abord le dénigrement du service public,

– puis l’organisation de dysfonctionnements au sein de celui-ci,

– ensuite l’instauration de la concurrence pour mieux transférer une partie des activités vers le privé

– pour enfin achever le service public au nom de l’« égalité »

En ce qui concerne les pôles universitaires, les stratégies de regroupement entamées depuis 2006 avec les pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) ont été accentuées par la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU). Ce processus s’est finalement vu renforcé par une partie du grand emprunt annoncé par Sarkozy (7,7M€) qui financera cinq à dix de ces « grands pôles universitaires d’excellence ».

Nous ne sommes pas dupes : nous voyons bien que cette politique menée par la droite fait partie du processus de Bologne par lequel 46 États européens (dont le Vatican…) se sont engagés à établir un espace européen de l’enseignement supérieur d’ici 2010 (en liaison avec la stratégie de Lisbonne qui vise à faire de l’Europe l’économie de la connaissance la plus performante de la planète, doux euphémisme pour désigner de manière vertueuse la volonté d’ouvrir au marché le secteur de l’Education afin de satisfaire les appétits privés).

Pour autant, le processus de Bologne n’a aucune valeur juridique contraignante : la France pouvait se dispenser d’accepter de telles dispositions.

Par ailleurs, Valérie Pécresse s’est également beaucoup référée au classement dit de Shangaï pour expliquer que l’université française serait dépassée car stagnant « au 45e rang » de ce classement, d’où le besoin de créer ces « grands pôles d’excellence ».

Or ce classement ne prend pas en compte la sélection faite à l’entrée des universités ni leur mode de financement. Les missions de service public des universités françaises, comme l’obligation d’accueil de tous les étudiants, sont donc évacuées de l’évaluation. En outre, seules les performances en matière de recherche sont évaluées, le taux d’insertion professionnelle des étudiants n’est pas pris en compte. Dans les pays où la recherche est très largement duale comme en France (à la fois universitaire et d’État via les établissements type CNRS, INRA, INSERM …), ce classement ignore une partie de l’effort de recherche et minore ainsi artificiellement les performances de la France. Est ainsi passé sous silence le fait que le CNRS est le 5e organisme mondial pour le nombre de publications, et le premier en Europe et cela en lien étroit avec les universités, à travers les unités mixtes de recherche CNRS-universités.

Nous voyons bien que les raisons d’être de ces pôles d’excellence ne sont justifiées par rien d’autre que par la volonté d’imposer une logique de rentabilité et compétitivité universitaire. Or ce modèle va créer des inégalités territoriales énormes, puisque ces grands pôles vont capter la plupart des financements au détriment des petits campus. Ainsi, alors que les grands pôles d’excellence pourront lier l’enseignement à la recherche, le reste des campus devront se contenter d’un enseignement quant à lui coupé de celle-ci. Nous nous opposerons fermement à cette concurrence universitaire qui met à mal le principe républicain du droit à l’accès à un enseignement de qualité pour tous.

Pour ce qui est du soutien de la région à de telles initiatives nous sommes évidemment opposés, d’autant plus que nous refusons d’une façon générale qu’il y ait un transfert de charges de l’État vers les régions en ce qui concerne l’enseignement supérieur et la recherche. Ces deux domaines doivent rester une compétence de l’État pour garantir une fois de plus le droit pour tous de pouvoir accéder à un enseignement de qualité. Cependant nous ne comptons pas rester les bras croisés et observer le retrait progressif de l’État : nous ferons de l’Association des Régions de France (ARF) un outil de résistance face à ces politiques de démantèlement du service public. Nous comptons travailler ensemble avec toutes les régions pour mener ce combat vis-à-vis du gouvernement et ne pas laisser la place à la marchandisation de l’enseignement supérieur et de la recherche. Ce combat pourrait prendre la forme de conseils régionaux de l’enseignement supérieur et de la recherche, coordonnés au niveau national, pour pourvoir ainsi conjuguer nos efforts face aux politiques gouvernementales.

Pour ce qui est de notre politique régionale en direction des universités, c’est dans la perspective de mise en œuvre de l’intérêt général que nous comptons privilégier le partenariat public avec le CROUS en matière de restaurants et cités universitaires de même qu’en ce qui concerne les bibliothèques. C’est en finançant ces structures que nous pourrons accompagner la réussite de tous.

En ce qui concerne la recherche publique, nous sommes conscients que les allocations de fonds publics régionaux contribuent à faire vivre les laboratoires de recherche. Ce qui nous intéresse c’est de développer la recherche au service de la mise en œuvre de l’intérêt général, raison pour laquelle la Région sollicitera ces laboratoires de recherche dans des domaines tels que l’agriculture, le logement et dans l’élaboration de contre-projets industriels. Évidemment nous comptons faire en sorte que les résultats obtenus par la recherche publique soient protégés et nous le ferons par l’intermédiaire de brevets publics.

Question n°2

Quelle contribution les régions peuvent-elles apporter au développement du financement pérenne des structures de recherche ? Comment les régions comptent-elles réagir au développement, souhaité par le ministère, des fondations universitaires ?

L’éclatement des organismes publics de recherche (CNRS, INSERM…), leur transformation en agence de moyens, le poids croissant de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), la dislocation du statut des chercheurs, associés aux nouveaux pouvoirs des présidents d’université, détruiront toute véritable recherche fondamentale. Le gouvernement cherche à transférer toujours plus de fonds publics à une recherche-développement privée, en particulier à travers le crédit d’impôt-recherche et les pôles de compétitivité, et à transformer progressivement les chercheurs en simples auxiliaires des besoins les plus immédiats de quelques entreprises. En conséquence, leur statut est de plus en plus précaire, et ce de plus en plus tôt (liquidation des postes statutaires, précarisation précoce des doctorants avec le contrat doctoral).

Pour garantir des structures de recherche indépendantes, capables de prendre des risques et de mettre en œuvre des vrais programmes de recherche à long terme, le financement doit être évidemment public et pérenne mais doit sortir de la logique d’appel d’offre impulsée par l’A.N.R. Ce type de financement doit être également réfléchi de telle façon qu’il permette une collaboration entre chercheurs plutôt qu’une concurrence. Ceci ne peut se faire qu’à travers une politique national de recherche et non sur des politiques régionales qui risqueraient d’alimenter la concurrence universitaire.

L’Association des Régions de France aura donc un rôle très important à jouer puisqu’il ne s’agira pas seulement de pousser l’État à remplir son rôle de garant d’un financement pérenne. Elle aura en effet un autre objectif : celui de coordonner la mise en œuvre d’une coopération interrégionale en matière de recherche. Nous chercherons en effet à créer une logique de coopération universitaire pour faire face à la concurrence que le gouvernement tente d’imposer.

En ce qui concerne les fondations universitaires, nous observons là encore une fois une marchandisation de la recherche : comment mettre celle-ci au service de l’intérêt général si elle est financée de la sorte ? Le danger derrière ce genre de logiques est connu : le soutien accru à la recherche ayant des débouchés industriels immédiats (on pense à la pharmaceutique par exemple) au détriment de la recherche en sciences sociales, moins rentable. Nous sommes donc évidemment opposés à une telle marchandisation de la recherche. L’existence de telles fondations ne serait pas compatible avec un financement public, nous refuserons donc de participer à ces partenariats.

Question n° 3

Comment les régions peuvent-elles s’engager à garantir cette nécessaire articulation entre formation et professionnalisation, entre formation disciplinaire et formation professionnelle ?

Nous assistons à un processus de privatisation des financements et du patrimoine universitaire : en autorisant désormais le financement des universités sur fonds privés et la vente des locaux, la loi LRU a trouvé la solution pour désengager progressivement l’État. Les financements privés étant par nature inégalitaires, aléatoires et réversibles, cela va aggraver rapidement les inégalités entre universités et déformer leur offre de formation en fonction des demandes de court terme des seuls financeurs. L’argument qui sous-tendait cette politique : celui de soutenir l’emploi, notamment dans des PME ne permet plus, après la délocalisation de grands groupes ayant bénéficié de la recherche publique, de maintenir ce mirage. Aujourd’hui le résultat de ce partenariat est clair : une orientation de la recherche vers des applications à court terme, la disparition progressive d’un enseignement émancipateur pour laisser place à un enseignement dont l’objectif est de servir les intérêts privés locaux.

Par ailleurs, nous ne devons pas perdre de vue le double langage du gouvernement qui met à mal le service public au sein des bacs pro et IUT tout en exigeant la professionnalisation des filières universitaires. Face à cette attaque nous comptons défendre un enseignement émancipateur, seul garant de l’exercice effectif de la démocratie y compris dans l’entreprise. Cette émancipation passe par une formation généraliste de qualité en premier cycle puis en instaurant un vrai soutien à des formations professionnelles donnant accès à un travail digne, en deuxième cycle.

Pour ce qui est des formations professionnelles, il nous semble essentiel de mettre en avant la formation tout au long de la vie, raison pour laquelle nous comptons favoriser l’ouverture de ces enseignements à des adultes.

Ceci étant dit, ils nous semble que si nous voulons faire des régions un point d’appui pour obtenir l’abrogation de la loi LRU, ce travail doit être fait main dans la main avec les acteurs de la communauté universitaire. L’objectif sera de créer un projet commun à travers un dialogue entre les acteurs politiques et universitaires pour alimenter ainsi un vrai débat citoyen autour de cette question. Nous proposerons donc de lancer, dès le lendemain de notre élection, des assises régionales pour l’enseignement supérieur et la recherche.

Question n°4

Lorsque des décisions importantes sont en jeu, les conseils régionaux acceptent-ils d’organiser en leur sein des délibérations où les enjeux sont posés, et de demander à leurs représentants de suivre l’avis de l’assemblée ?

Il semble effectivement utile et nécessaire de décider, de manière démocratique au sein de notre assemblée, des positions que doivent suivre nos représentants siégeant en Conseil d’Administration. Sachant que nous rejetons fortement la réforme menée par le gouvernement, nous aurions tendance, d’ailleurs, à faire de notre place dans les CA un appui pour changer la donne et aller à l’encontre des décisions qui mettent à mal l’Université. Comme cela a été dit, ce positionnement ne peut se faire sans la communauté universitaire, seule à même d’apporter un éclairage quant aux bénéfices ou non de telle ou telle décision. C’est pourquoi nous serions favorable pour délibérer sur les avis à émettre au sein des CA et ce en accord avec nos engagements. Ce débat pourrait avoir lieu au sein du conseil régional mais aussi au sein des conseils régionaux de l’enseignement supérieur et de la recherche auxquels on a fait allusion précédemment.

Question n°5

Comment les régions, notamment par le biais de leurs représentants aux conseils d’administration, peuvent-elles veiller à la défense du statut de fonctionnaire d’État de la majorité des personnels universitaires ? Comment peuvent-elles lutter contre la précarisation des statuts dans l’enseignement supérieur et la recherche ?

L’autonomie totale de gestion et la globalisation des budgets permettent un désengagement structurel de l’État du financement des universités et la mise en place d’un véritable marché des personnels universitaires. Désormais libres de recruter et de moduler les rémunérations, les présidents d’université organiseront un mercato pour s’arracher les enseignants jugés les plus attractifs et au contraire se débarrasser de ceux jugés les plus « inutilement » coûteux. Selon leurs moyens et selon leur localisation, les universités auront donc plus ou moins de mal à recruter des enseignants. Les « prix » des enseignants et leurs conditions de travail seront amenés à fluctuer en fonction de la plus ou moins grande rareté et rentabilité des différentes disciplines. Le service public de l’enseignement supérieur et de la recherche que nous défendons n’est évidement pas compatible avec la marchandisation du personnel universitaire. En effet la précarisation des travailleurs a pour seul but de les soumettre aux impératifs de compétitivité et rentabilité.

Or seul un statut de fonctionnaire d’État peut garantir au personnel universitaire la liberté nécessaire pour mettre en place un vrai service public d’enseignement et recherche. Ceci implique que ce combat doit se mener au niveau national et non régional.

En ce sens l’A.R.F. doit jouer son rôle de pôle de résistance et alternative aux politiques gouvernementales de démantèlement du service public. Nous exigerons en effet, à travers cet outil politique, la mise en place d’un véritable ordre public éducatif qui rétablisse les postes supprimés et garantisse l’égalité des étudiants devant le service public d’enseignement supérieur. Le rétablissement de la pérennité des financements publics doit permettre le retour d’une véritable politique d’enseignement supérieur qui mette les universités au service de l’intérêt général du pays et des jeunes et non de quelques financeurs privés.

Pour ce qui est de l’engagement de nos représentants aux conseils d’administration, ils pourront lutter contre la précarisation du personnel universitaire en s’opposant notamment au financement de nouveaux CDD, vacations et externalisation et en se positionnant en faveur de l’intégration au service public des travailleurs actuellement en situation précaire.

Elisa Martin, tête de liste du Front de gauche

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